Des espaces autres, Hétérotopies
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Il faut cependant remarquer que l'espace qui apparaît aujourd'hui à l'horizon de nos soucis, de notre théorie, de nos systèmes n'est pas une innovation; l'espace lui-même, dans l'expérience occidentale, a une histoire, et il n'est pas possible de méconnaître cet entrecroisement fatal du temps avec l'espace. On pourrait dire, pour retracer très grossièrement cette histoire de l'espace, qu'il était au Moyen Age un ensemble hiérarchisé de lieux : lieux sacrés et lieux profanes, lieux protégés et lieux au contraire ouverts et sans défense, lieux urbains et lieux campagnards (voilà pour la vie réelle des hommes);
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Or, malgré toutes les techniques qui l'investissent, malgré tout le réseau de savoir qui
permet de le déterminer ou de le formaliser, l'espace contemporain n'est peut-être,
pas encore entièrement désacralisé - à la différence sans doute du temps qui, lui, a été
désacralisé au XIXe siècle. Certes, il y a bien eu une certaine désacralisation théorique
de l'espace (celle à laquelle l'œuvre de Galilée a donné le signal), mais nous n'avons
peut-être pas encore accédé à une désacralisation pratique de l'espace. Et peut-être
notre vie est-elle encore commandée par un certain nombre d'oppositions auxquelles
on ne peut pas toucher, auxquelles l'institution et la pratique n'ont pas encore osé
porter atteinte : des oppositions que nous admettons comme toutes données : par
exemple, entre l'espace privé et l'espace public, entre l'espace de la famille et l'espace
social, entre l'espace culturel et l'espace utile, entre l'espace de loisirs et l'espace de
travail; toutes sont animées encore par une sourde sacralisation.
L'œuvre - immense - de Bachelard, les descriptions des phénoménologues nous ont appris que nous ne vivons pas dans un espace homogène et vide, mais, au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un espace, qui est peut-être aussi hanté de fantasme; l'espace de notre perception première, celui de nos rêveries, celui de nos passions détiennent en eux-mêmes des qualités qui sont comme intrinsèques; c'est un espace léger, éthéré, transparent, ou bien c'est un espace obscur, rocailleux, encombré : c'est un espace d'en haut, c'est un espace des cimes, ou c'est au contraire un espace d'en bas, un espace de la boue, c'est un espace qui peut être courant comme l'eau vive, c'est un espace qui peut être fixé, figé comme la pierre ou comme le cristal.
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Il y a d'abord les utopies. Les utopies, ce sont les emplacements sans lieu réel. Ce sont
les emplacements qui entretiennent avec l'espace réel de la société un rapport général
d'analogie directe ou inversée. C'est la société elle-même perfectionnée ou c'est
l'envers de a société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont
fondamentalement essentiellement irréels.
Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des
lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l'institution même de la
société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement
réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels
que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et
inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient
effectivement localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous les
emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux
utopies, les hétérotopies ; et je crois qu'entre les utopies et ces emplacements
absolument autres, ces hétérotopies, il y aurait sans doute une sorte d'expérience
mixte, mitoyenne, qui serait le miroir. Le miroir, après tout, c'est une utopie, puisque
c'est un lieu sans lieu.
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Maisons closes et colonies, ce sont deux types extrêmes de l'hétérotopie, et si l'on
songe, après tout, que le bateau, c'est un morceau flottant d'espace, un lieu sans lieu,
qui vit par lui-même, qui- est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l'infini de
la mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de maison close en maison close,
va jusqu'aux colonies chercher ce qu'elles recèlent de plus précieux en leurs jardins,
vous comprenez pourquoi le bateau a été pour notre civilisation, depuis le XVIe siècle
jusqu'à nos jours, à la fois non seulement, bien sûr, le plus grand instrument de
développement économique (ce n'est pas de cela que je parle aujourd'hui), mais la
plus grande réserve d'imagination. Le navire, c'est l'hétérotopie par excellence. Dans
les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent, l'espionnage y remplace l'aventure,
et la police, les corsaires.